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Lara Dickenmann: « À Lyon, le style de foot m’a tout de suite plu »
- Publié le: 29 novembre 2014

ENTRETIEN. Le rendez-vous avait été pris avant le match retour face au PSG en Ligue des champions. Le résultat, aussi frustrant qu’inexplicable pour les Lyonnaises, n’y aura rien changé: Lara Dickenmann a tenu son engagement. L’internationale suisse, qui vient de fêter ses 29 ans, a accepté durant plus d’une heure et demie de revenir sur sa carrière, son poste, ses six années à l’OL, mais aussi sur son avenir à Lyon. Sans oublier d’évoquer la Coupe du monde, à six mois du coup d’envoi au Canada.
Tu as encore réussi un gros match contre Rodez (7-0) dans la foulée de l’élimination en Ligue des champions…
Je ne sais pas, je voulais juste évacuer la pression.
Mais tu as encore joué derrière…
On a joué en 3-5-2 et du coup je suis montée d’un cran, j’étais un peu entre les deux.
C’est encore trop bas ?
C’est déjà bien, mais oui, je préfère jouer plus haut. Je suis persuadée que je peux apporter quelque chose à l’équipe. Faire la différence dans les trente derniers mètres, c’est plus difficile quand tu pars du poste de latérale. Plus haut, plus dans l’axe… J’aime bien jouer dans l’axe, mais je ne sais pas si je peux toujours le faire.
À quel âge as-tu découvert le foot ?
J’avais 6 ans, en suivant mon père, qui avait été joueur dans les années 70 au FC Zürich. Il a d’ailleurs fini en France à Saint-Maur, en DH. À 7 ans, j’ai pris ma première licence, avec les garçons, à Kriens, là où on vivait, dans la banlieue de Lucerne. Je n’ai commencé avec les filles qu’à 14 ans, à Sursee, à une vingtaine de kilomètres.
Quelles étaient tes idoles quand tu as commencé le foot ?
Alain Sutter, l’ailier avec les longs cheveux blonds de l’équipe de Suisse. Il portait le 7, comme moi, puis il a joué au Bayern. Lui, et Zidane bien sûr.
Le Bayern, c’était ton club favori ?
Ah oui. Avec mon père, on avait réussi à récupérer une tenue complète, à l’époque où il y avait Klinsmann. Et on suivait aussi l’équipe locale, le SC Kriens, qui a fait une ou deux années en première division suisse.
Tu t’es sentie soutenue par tes parents quand tu as voulu jouer au foot ?
Oui, ils m’ont beaucoup aidé. Mon père me poussait à apprendre des gestes techniques avec les deux pieds dans notre jardin. Et ça m’aide encore aujourd’hui.
A quel âge as-tu commencé en D1 suisse ?
À 14 ans ! Cela veut tout dire du niveau en Suisse… J’ai commencé en sélection à 16 ans, puis j’ai joué le Championnat d’Europe U19 en Suède en 2002. C’est là qu’il y avait des recruteurs d’universités américaines. C’est pour ça que je suis partie dans l’Ohio en 2004.

« À Lyon, le style de foot m’a tout de suite plu. »
À Ohio Sate. Et tu allais vraiment à la fac ?
Oui, oui, j’y allais vraiment ! J’ai obtenu un Bachelor, l’équivalent d’un bac +3, en quatre ans. Bon, au début, j’ai un peu glandé et beaucoup profité de la ville, du campus…
Quand on est européenne et qu’on arrive aux États-Unis pour jouer au foot, ce doit être le pied, non ?
Oui, c’était assez impressionnant pour moi. En plus, en jouant pour l’Ohio, on était reconnues partout où on allait parce qu’on portait les couleurs de l’université. Et puis l’été je restais aux États-Unis pour participer à un championnat amateur plus resserré mais avec des filles qui jouaient en pro (New Jersey Wildcats en 2006, puis Jersey Sky Blue en 2007). C’était d’un meilleur niveau que la saison régulière.
« Tu peux aller dans un autre club et jouer attaquante mais ce n’est pas pareil. À Lyon, tu t’entraînes avec les meilleures. Tous les jours tu peux apprendre quelque chose »
À l’été 2008, quand tu reviens des États-Unis, tu retournes en Suisse à Zürich. Tu n’es pas sollicitée par de gros clubs européens ?
Je ne suis restée que trois mois et j’ai fait un stage à Lyon et un autre à Umea, en Suède. Là-bas, c’était très professionnel. Mais quand je suis venue à Lyon, j’ai tout de suite su que je voulais rester. Déjà parce que j’avais appris la langue à l’école, puis ce n’est pas loin de la Suisse. Mais je ne pensais pas que je resterais aussi longtemps. J’ai aussi été contactée par Duisbourg, qui était entraîné par mon actuelle sélectionneuse, Martina Voss-Tecklenburg. Mais à Lyon, le style de foot m’a tout de suite plu.
Qui t’a contacté ?
Farid Benstiti et M. Piemontese (Paul, le président de la section féminine de l’OL). En 2004, avant le Championnat d’Europe avec les U19, on a fait un match amical à Clairefontaine contre la France. Ils voulaient déjà me recruter pour l’OL mais j’avais signé pour partir aux États-Unis. En revenant, j’ai envoyé une vidéo, et heureusement, ils se sont souvenus de moi.
Mais tu ne joues quasiment pas la première année ?
Les six premiers mois, on était trois à être arrivées en mutation, avec Ingvild Stensland et Lotta Schelin, pour deux places. J’étais la plus jeune et je n’étais pas très en forme, parce que j’avais fait trois mois de préparation seule à la fin de mon séjour américain. Cela m’a fait progresser, je n’ai pas lâché, je ne voulais pas partir. Et la deuxième année, ça a été mieux avec Farid.
Tu as vu le club devenir de plus en plus fort
Oui, à mon arrivée, on a fait une demi-finale contre Duisbourg en Ligue des champions et Aulas était très motivé pour avoir la meilleure équipe en Europe. Et il y avait des sous à l’époque grâce aux gars. Aujourd’hui, il y en a moins, mais on est quand même très bien.
« C’était important. C’était affolant »
Tu as marqué un but en finale de Ligue des champions ? Est-ce que tu en prends conscience tout de suite ?
Ça fait longtemps… Je ne m’en rends pas compte tout de suite. Cette année-là, j’avais déjà marqué contre Zvezda, il y avait 0-0. Difficile de trouver le mot. C’était important. C’était affolant.
Quand tu marques, tu restes concentrée sur le match ? Tu te dis quoi ?
« Si on gagne 9-0, c’est qu’on joue tous les matchs à fond. Pour moi, la première motivation, c’est que j’aime bien jouer au foot »
Comment ça se passe quand on est dans une grande équipe: faire partie des meilleures joueuses d’Europe, mais être ainsi soumise à la concurrence; ne pas jouer à son poste, etc. ? Alors que tu pourrais jouer la Ligue des champions tous les ans ailleurs avec plus de confort.
Chacun fait son choix ! J’ai fait le mien, j’aime bien cette équipe. On a de super entraînements tous les jours. Tu peux aller dans un autre club et jouer attaquante mais ce n’est pas pareil. À Lyon, tu t’entraînes avec les meilleures. Tous les jours tu peux apprendre quelque chose. Pour moi, c’est difficile de dire au revoir à cela. Après, j’aime bien la concurrence, ça fait augmenter mon niveau. Il y a toujours des sacrifices à faire quand on joue avec les meilleures. Ce n’est pas une punition de jouer latérale, c’est aussi un compliment: l’entraîneur me fait confiance à ce poste important. Je peux amener un plus à cette équipe.
Les entraînements sont presque plus intéressants que certains matchs…
Oui. Parfois on fait des oppositions le mercredi et c’est d’un meilleur niveau que le samedi. Ce n’est peut-être pas gentil ce que je dis, mais quand je parle aux joueuses des autres équipes, elles n’ont pas les moyens de faire ce qu’on fait à L’OL. Leurs clubs essaient de faire au mieux.
Jouer à fond, c’est une manière de les respecter ?
« Pour l’instant, je suis très bien à l’OL. Je me dis aussi que je ne vais peut-être pas finir ma carrière latérale… »
Comment envisages-tu la suite de ta carrière ? Dans un autre pays ?
Je me pose assez souvent la question. Pour l’instant, je suis très bien à l’OL. Je me dis aussi que je ne vais peut-être pas finir ma carrière latérale… C’est ma dernière année de contrat, plus une en option.
Tu as déjà une idée ?
Non, pas du tout. Je ne vais pas dire que je suis perdue, mais je ne sais pas trop pour l’instant.

« La première Coupe du monde, on veut juste profiter ! »
Pour la saison en France, il reste encore la course au titre avec le PSG, mais il y a surtout cette première Coupe du monde pour la Suisse (du 6 juin au 5 juillet au Canada).
Quand on a su qu’on y allait, c’était vraiment… Waouh ! On ne s’y attendait pas trop au début. On s’avait que l’on pouvait se qualifier car il y avait pas de grosses équipes comme l’Allemagne ou la France. Mais il y avait quand même le Danemark et l’Islande. Alors, le débat sur les pelouses synthétiques, on n’y a pas trop participé: pour nous, c’est la première Coupe du monde, on veut juste profiter !
Tu es un cadre de la Nati…
« Avant, même si on avait de bonnes joueuses, on n’y croyait pas trop, on était toujours les petites Suisses »
Tu as été élue pour la cinquième fois meilleure joueuse suisse de l’année. C’est toi la star au pays ?
Non, il y a aussi les joueuses qui évoluent en Allemagne ou Ramona (Bachmann) à Umea, qui est sûrement plus talentueuse que moi, même si elle a un style différent. En France, vous ne connaissez que moi, mais il y a quand même d’autres joueuses. Pour la récompense suisse, c’est surtout dû à la qualif pour la Coupe du monde et peut-être aussi parce que j’ai marqué beaucoup de buts et donner pas mal de passes décisives…
« Après, le foot, ça reste le foot… »
Tu as eu trois entraîneurs très différents depuis que tu es arrivée à Lyon…
Farid, c’est lui qui m’a fait venir, je ne pourrai pas oublier ça parce que, pour moi, c’était une chance énorme de jouer à l’OL. Il m’a ouvert les portes même si c’était difficile au début. Après, il m’a donné ma chance. Il m’a fait jouer 10 en plus ! Avec Patrice Lair, cela c’est super bien passé. Il nous a amené ce plus dont on avait besoin. Il traitait toutes les joueuses de la même manière. C’était une bonne chose, les filles qui jouaient ici depuis longtemps avaient besoin d’être secouées.
« Patrice nous rentrait toujours dedans. Au bout d’un moment, on ne réagit plus pareil. C’était usant ! »
Un entraîneur aussi exigeant, ça doit aussi faire du bien quand ça s’arrête ?
Oui. Mais lui-même a toujours dit : « Mon discours passe pendant deux saisons, maximum trois. » Et c’était exactement cela. Il nous rentrait toujours dedans. Au bout d’un moment, on réagit plus pareil. C’était usant ! Tout se passait tellement bien que l’on ne voulait pas que ça s’arrête de peur de changer quelque chose, et lui était bien à Lyon car il avait tout gagné. Aujourd’hui, quand j’y pense, ce n’est pas étonnant que ça se soit terminé comme ça. Gérard (Prêcheur, ndlr), c’est un style complètement différent. Ça nous a fait du bien. Il est vachement positif. Après, le foot, ça reste le foot…

« J’aimerais bien rester dans le foot, mais je ne sais pas si c’est fait pour moi… »
Qu’est-ce qui a changé au quotidien avec Gérard Prêcheur ?
« Chaque entraîneur représente une évolution et chacun a sa façon d’être. Le plus important, c’est d’avoir un changement »
Après dix ans de foot pro, tu apprends encore des choses aujourd’hui ?
Oui, car chaque entraîneur a son style de jeu. Je ne joue pas latérale de la même manière, cela dépend de qui est devant toi et je veux toujours évoluer. J’essaye de regarder le foot masculin à la télé et d’appliquer ce que font les joueurs au même poste que le mien. Chez les latéraux, j’aime bien Alaba, même s’il a changé de rôle cette saison. Pour les milieux offensifs, j’aime bien les habituels: Neymar, Cristiano Ronaldo, et aussi James Rodriguez, Ribéry. Robben, c’est pas du tout mon style, mais je le trouve fort. C’est bizarre de ne jouer qu’avec un pied… Mais il le fait très bien ! Di Maria est un peu pareil et il est très fort aussi.
Tu as eu ton Bachelor, tu parles trois langues couramment: tu ne peinerais pas à trouver une reconversion. Mais aurais-tu envie de quitter le milieu du foot ?
Bonne question ! Je ne sais pas. J’aimerais bien rester dans le foot, mais je ne sais pas si c’est fait pour moi… Entraîneur ? Peut-être. En fait, ce n’est pas que j’en ai marre, mais ce serait peut-être bien de faire autre chose un petit moment.
Propos recueillis par Agathe Aher (avec Pierre Prugneau)
Photos Damien LG